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J’ai toujours été sensible. Ça, c’est un fait. Je le suis de plus en plus, ça c’est une constatation. Un rien en arrive à m’émouvoir où à me faire de la peine aujourd’hui.
Cet homme, ce cliché du pakistanais, peau foncée et grosse moustache noire, frigorifié dans sa bicoque au marché de noël, entouré d’alsaco vendant bretzels, vin chaud et boules de noël, regard hagard, perdu, seul, une expression dans le visage vraiment marquante, cet homme m’a fait beaucoup de peine, j’avais mal pour lui. J’ai souvent mal pour les gens.
Il y a aussi ce sanglier, ce sanglier au milieu de la chaussée, renversé par un automobiliste, baignant dans une marre de sang et essayant en vain de se relever, un policier veillant sur lui jusqu’à ce qu’un garde forestier vienne l’abattre. Je n’ai pas assisté à la scène, c’est la mère supérieure qui a raconté ça au dîné, peut être que le fait d’imaginer la scène dans mon esprit est d’autant plus marquant. J’avais mal pour ce sanglier. J’ai souvent mal pour les animaux.
Dans un registre plus pathétique, j’ai aussi été peinée par un ours en peluche chez Habitat. Un ours en peluche blanc, avec un pelage tout doux, une petite truffe noire, et un corps tout mou. Je suis restée bien 10 minutes l’ours en peluche en main, le regardant sous toutes les coutures, approchant sa truffe de mon visage, l’asseyant sur l’arrière train ou le couchant sur le ventre. J’ai fini par abandonner la pauvre bête avec un pincement au cœur.

Quand j’étais petite, je pensais que les peluches avaient une âme, alors chaque soir je m’endormais avec une autre peluche dans les bras pour pas qu’il n’y ait de jaloux. Maintenant les pauvres sont enfermés dans une caisse au dessus de l’armoire. Il y a quelques temps de cela je suis allée leur rendre visite avec des yeux d’enfant émerveillé, la mère supérieure passant par là a voulut jeter un hideux petit lapin en peluche à la poubelle. J’ai crisé. Hideux ou pas, une peluche, ça ne se met pas à la poubelle.
- T’es trop sentimentale ma vieille.

La nuit dernière j’ai fait un rêve vraiment étrange. J’en ai encore des nausées. Plus qu’une histoire ce sont des images inscrites dans ma tête, une atmosphère glauque à souhait. Une jeune fille, enfermée dans petite salle de bain au plafond s’élevant indéfiniment, aucune porte, des petits carreaux blancs recouvrant les murs, ses pieds baignant dans une eau sale au fond d’une baignoire, une atmosphère confinée, verte. La jeune fille hurlait à la mort, pleurait toutes les larmes de corps, ses ongles crissant sur le carrelage froid, essayant désespérément de s’échapper de la pièce. Puis, ellipse, la jeune fille a disparu, il ne reste plus que ses pieds sanguinolent au fond de la baignoire. Elle est morte. Son âme s’élève dans la pièce au plafond infini. Ellipse. L’ombre chinoise d’un homme frappant avec force sur du métal s’élève, menaçante, sur un mur gigantesque. Au bas de ce mur est recroquevillé, la jeune fille, l’ombre du bras qui s’élève, marteau à la main, s’apprêtant à frapper s’abat sur elle avec cadence. Cet homme c’est son père, et c’est lui qui l’a enfermé dans la petite salle de bain sans plafond.